Extrait
Les mots d'argot sont enfants de la rue et n'admettent que la juridiction populaire.
Léo Ferré
Extrait de l'introduction
Le charme et le goût de l'image, l'expressivité gouailleuse, le swing un rien chaloupé de la répartie qui claque, la saveur délicieuse de la «mise en boîte», le piment de l'ironie, parfois, mais le pittoresque avant toute chose, bref, la joie de dire (même quand il s'agit d'évoquer des sujets pas nécessairement joyeux), c'est un peu tout cela à la fois, l'argot.
Le constat n'en est que plus évident en ce début de XXIe siècle où semble triompher une langue de plus en plus insipide, prudente et compassée, largement véhiculée par les médias et qui, inévitablement, finit par s'insinuer dans le parler de tout un chacun. Cette langue-là, n'en faisons pas mystère plus longtemps, est tout entière imprégnée de cette mode désastreuse qu'on appelle le «politiquement correct», ce politiquement correct incolore et ouaté qui consiste non à parler pour ne rien dire, mais à parler pour ne peu, dire, ce qui n'est pas du tout la même chose. Pour donner quelques exemples, on parle volontiers, dans cette langue ou novlangue-là, de «limiter les facteurs de conflictualité» quand l'argot utilise naturellement le verbe «écraser» ou, moins connu mais plus savoureux encore, «rengracier», de «conjurer la spirale de l'échec» quand il s'agit simplement, pour l'argotier de base, de «se tirer les flûtes des avaros» (se sortir d'affaire), et l'on baptise de la formulation supposée hautement scientifico-éthique «androgyne moral» celui (ou celle) dont l'argot dit spontanément, et d'ailleurs sans jugement moral particulier, qu'il (ou elle) est «jazz-tango» ou, pour utiliser une locution plus connue, «à voile et à vapeur».
Avec ses 365 expressions argotiques, soit une par jour (de quoi se lever du bon pied toute l'année durant), le présent ouvrage n'est donc pas autre chose, au fond, qu'une sorte de remède salutaire, une espèce d'antidote même, à une aussi envahissante qu'absurde façon actuelle de s'exprimer. Mais il est également - ou d'abord - une bonne rasade d'amusement, de rigolade à lui tout seul ! On y trouvera, bien sûr, nombre d'expressions encore en usage mais nées au XIXe siècle, époque qui fut l'âge d'or de l'argot pour des raisons sociales autant que sociologiques (afflux de populations provinciales et étrangères notamment dû à la centralisation ferroviaire, transformations de Paris, soudaine proximité des classes dites «dangereuses» et du «prolétariat urbain») mais aussi littéraires (voir par exemple Eugène Sue, Vidocq, ou encore Victor Hugo ou Émile Zola, qui surent si bien s'en servir). Pourquoi Paris ? Parce que, justement pour des raisons de centralisation évoquées plus haut, et bien que ce soit là un sujet de débat récurrent parmi les spécialistes, le creuset de l'argot tel qu'il se conçoit et tel qu'on le jaspine est fondamentalement parisien.
On découvrira également ici, bien sûr, des créations beaucoup plus récentes voire nouvelles, comme, par exemple, «se mettre virtuel» (voir cette entrée), mais s'inscrivant dans le droit fil de l'inspiration et de la verve argotique.
Léo Ferré
Extrait de l'introduction
Le charme et le goût de l'image, l'expressivité gouailleuse, le swing un rien chaloupé de la répartie qui claque, la saveur délicieuse de la «mise en boîte», le piment de l'ironie, parfois, mais le pittoresque avant toute chose, bref, la joie de dire (même quand il s'agit d'évoquer des sujets pas nécessairement joyeux), c'est un peu tout cela à la fois, l'argot.
Le constat n'en est que plus évident en ce début de XXIe siècle où semble triompher une langue de plus en plus insipide, prudente et compassée, largement véhiculée par les médias et qui, inévitablement, finit par s'insinuer dans le parler de tout un chacun. Cette langue-là, n'en faisons pas mystère plus longtemps, est tout entière imprégnée de cette mode désastreuse qu'on appelle le «politiquement correct», ce politiquement correct incolore et ouaté qui consiste non à parler pour ne rien dire, mais à parler pour ne peu, dire, ce qui n'est pas du tout la même chose. Pour donner quelques exemples, on parle volontiers, dans cette langue ou novlangue-là, de «limiter les facteurs de conflictualité» quand l'argot utilise naturellement le verbe «écraser» ou, moins connu mais plus savoureux encore, «rengracier», de «conjurer la spirale de l'échec» quand il s'agit simplement, pour l'argotier de base, de «se tirer les flûtes des avaros» (se sortir d'affaire), et l'on baptise de la formulation supposée hautement scientifico-éthique «androgyne moral» celui (ou celle) dont l'argot dit spontanément, et d'ailleurs sans jugement moral particulier, qu'il (ou elle) est «jazz-tango» ou, pour utiliser une locution plus connue, «à voile et à vapeur».
Avec ses 365 expressions argotiques, soit une par jour (de quoi se lever du bon pied toute l'année durant), le présent ouvrage n'est donc pas autre chose, au fond, qu'une sorte de remède salutaire, une espèce d'antidote même, à une aussi envahissante qu'absurde façon actuelle de s'exprimer. Mais il est également - ou d'abord - une bonne rasade d'amusement, de rigolade à lui tout seul ! On y trouvera, bien sûr, nombre d'expressions encore en usage mais nées au XIXe siècle, époque qui fut l'âge d'or de l'argot pour des raisons sociales autant que sociologiques (afflux de populations provinciales et étrangères notamment dû à la centralisation ferroviaire, transformations de Paris, soudaine proximité des classes dites «dangereuses» et du «prolétariat urbain») mais aussi littéraires (voir par exemple Eugène Sue, Vidocq, ou encore Victor Hugo ou Émile Zola, qui surent si bien s'en servir). Pourquoi Paris ? Parce que, justement pour des raisons de centralisation évoquées plus haut, et bien que ce soit là un sujet de débat récurrent parmi les spécialistes, le creuset de l'argot tel qu'il se conçoit et tel qu'on le jaspine est fondamentalement parisien.
On découvrira également ici, bien sûr, des créations beaucoup plus récentes voire nouvelles, comme, par exemple, «se mettre virtuel» (voir cette entrée), mais s'inscrivant dans le droit fil de l'inspiration et de la verve argotique.
Biographie de l'auteur
Écrivain, Pierre Merle a publié près d'une cinquantaine de livres (romans, essais, nouvelles, biographies...) dont plus de la moitié concerne le langage : Dictionnaire du français branché (Seuil, 1986), Prêt-à-parler (Plon, 1999) et Nouveau dictionnaire de la langue verte (Denoël, 2007). Journaliste, il a collaboré à de nombreux magazines (Sélection du Reader's Digest, Télé-Journal puis Télé 7 Jours, L'Obs de Paris, où, entre autres, il tient une chronique sur les langages de Paris). Il a également participé à de nombreuses émissions de radio (Europe 1, France-Inter, RMC et France-Culture, pour Tire ta langue, une émission sur le langage).








